Un peu plus sur l'Histoire de Freddy

Dans le seul CD existant de Freddy, François-Xavier GOMEZ, nous fait un portrait saisissant de cette chanteuse exceptionnelle, et il nomme son article "La tigresse triste".

"En 1993, lors d'une visite à Cuba, le réalisateur Pedro Almodovar confiait à un journaliste de la Gaceta de Cuba, le journal de l'Union des écrivains et des Artistes:

"J'ai la chance de repartir à Madrid avec un exemplaire du seul disque de la chanteuse Freddy"

Il n'y a rien d'étonnant à entendre ce nom pour la première fois. Depuis la date de cet unique enregistrement en 1960, Freddy est restée un secret, scellé par sa mort prématurée et gardé jalousement par les quelques privilégiés qui connaissaient la précieuse relique. Dans les informations éparses recueillies sur la vie de la chanteuse, il n'est pas facile (ni d'ailleurs souhaitable) de démêler la réalité de la fiction. Freddy, comme son homonyme des films d'horreur, appartenait à la nuit. Le seul fait indiscuté est son poids: elle n'a jamais descendu des 300 livres.

Guillermo Cabrera Infante (écrivain cubain, Prix Cervantes 1997, décédé en exil, à Londres, le 21 février 2005), en a fait un personnage de "Trois Tristes Tigres" (roman de cet écrivain, qui a marqué la génération dite, de 1970). Foisonnant roman de la vie nocturne havanaise dans les premières années de la révolution. Rebaptisée la Estrella, elle hante aux dernières heures de la nuit les cabarets de la Rampa, cette portion de la rue 23, tout près de la mer, où se concentrent hôtels de luxe, cabarets, bars et tripots. Dans les night clubs comme La Red ou Ali Bar, une fois le show terminé, les habitués se retrouvaient, passablement imbibés, le costume froissé, accrochés comme des naufragés au comptoir de bois verni. C'est alors que Freddy faisait son apparition. Sa masse de chair titubante (elle aussi levait le coude) s'avançait, elle intimait le silence au pianiste ou au juke-box ou à la moindre conversation, et se mettait à chanter de sa voix unique de contralto, poignante, presque une voix d'homme mais pas tout à fait, un boléro mexicain ou un tube de Broadway. Freddy chantait toujours sans accompagnement, "je n'en ai pas besoin" lançait-elle avec orgueil. Puis elle rentrait avec les premières lueurs du jour chez les riches qui l'employaient, où l'attendait une nouvelle journée de labeur.

Freddy était-elle aussi portée sur le rhum,  aussi atrabilaire, imprévisible que la Estrella (que Cabrera Infante surnomme à l'occasion la Baleine noire ou Nat King Kong). Peu importe. Mais ce qu'on sait de sa vie n'est pas éloigné du roman.

Fredesvinda Garcia était née en 1930 à Cespedes, province de Camaguey, dans une famille de paysans pauvres. Elle arrive à douze ans à La Havane et devient domestique de familles huppées du Vedado, un quartier chic de la capitale. Sa réputation de chanteuse de bar attire l'attention du directeur du casino de l'hôtel Capri, qui lui propose de passer en vedette.

Le succès est immédiat. Jesus Goris, fondateur de la firme Puchito, prend le risque de financer un disque où, pour la première fois, elle chanterait avec orchestre et confie la production à Humberto Suárez. "Les maisons de disques s'arrachaient Suárez en raison de ses qualités d'arrangeur, mais aussi pour sa capacité à gérer les interprètes difficiles. Sans lui, le disque de Freddy aurait été impossible" écrit Cristobal Diaz Ayala dans le meilleur livre sur la musique cubaine paru à ce jour.

La révolution ne voit pas d'un très bon oeil la faune des cabarets, ces créatures de la nuit qui rappellent trop La Havane de l'époque de Batista, empire du jeu et de la prostitution. 1961 est une année décisive: Fidel Castro proclame le caractère socialiste de la révolution cubaine, il exproprie les entreprises américaines et en avril, les mercenaires à la solde de Washington échouent dans leur tentative d'envahir l'île par la Baie des Cochons. Les "barbudos" ne rigolent plus. à ce moment , Freddy et son producteur sont déjà à Porto-Rico. Freddy meurt brutalement à San Juan, à 31 ans d'une défaillance cardiaque. Humberto Suárez poursuivra sa carrière sur l'île soeur, où il s'éteint en 1991.

Il ne reste donc, sauf découverte archéologique toujours possible, dans les archives d'une radio que cet album Puchito MLP 552 pour témoigner de la brève et intense existence de Fredesvinda Garcia. Intitulé "La Voz del sentimiento" (la Voix du sentiment), il fut emballé dans une immonde pochette qui fit s'esclaffer plus d'un amateur: ce micro phallique si proche de la bouche monstrueusement maquillée... Freddy y chante deux standards américains (The Man I love, de George Gershwin et Nigth & Day de Cole Porter) et trois boléros méxicains (La Cita, de García Ruiz, Noche de Ronda de Agustin Lara et l'éternel Bésame mucho de Consuelo Velásquez). Le reste du répertoire est l'oeuvre d'auteurs cubains parfois issus du filin, ce cousin "habanero" de la bossa nova, comme Marta Valdés ou Ela O'Farrill, qui, dans la chanson Freddy, évoque le destin de l'étoile: "Qu'a été ma vie depuis toujours? Rien que souffrance et misère, c'est pour cela que je chantais aux étoiles. Peut-être Dieu m'a-t-il entendue..."

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