Première Communion                                               Année des Jeux Floraux                                                   Age scolaire Vicuña

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Autobiographie

(Gabriela Mistral se confie à une journaliste, dont la revue est citée à la fin du texte)

 

« Il est absolument faux que mon père était de pure race blanche. Ma grand mère, sa mère, avait un type européen très pur, mais son mari, mon grand père, était de type plus métissé, il avait un faciès très indigène. Et ce n'est pas une affirmation que j'ai inventée. Sur deux photographies à moitié effacées que je possède de lui , sa physionomie est vraiment de type mongol. Tous les Godoy de la vallée du Huasco, ont, sans le savoir le même type. Je dis, sans le savoir, parce que le métis du Chili  ne sait jamais qu'il est métis. Tous ceux qui ont pu voir les photos de mon père et qui s’y connaissent en types raciaux, ne doutent à aucun moment que mon père était un sang mêlé. " Il fut aussi, quelque temps, directeur du collège catholique de Santiago San Carlos Borromeo. Il dessinait très bien et il versifiait en vers classiques, un peu romantiques, selon le goût de cette époque-là.  Ma soeur garde ses vers originaux.

Tous les habitants de la Vallée m'apprirent à l'aimer, car tous l'ont aimé à cause du charme que dégageait sa conversation et pour l'amitié qu'il offrait à tous ceux qu'il approchait, riches ou pauvres de la Vallée. Ma grand-mère, Isabel Villanueva, appelée "la théologienne" par les curés, possédait le même charme, accentué par un langage gracieux, naïf et tendre. Il n'existe plus de personnes comme elle. On m'envoya chez une tante de ma mère, doña Ángela Rojas à qui ma soeur payait une petite pension. Ceci dura moins d'un an, parce que je fus expulsée de l'école primaire supérieure (collège) de Vicuña, où j'étais scolarisée.

(…)Doña Adelaida Olivares dirigeait cette école primaire supérieure. C'était une institutrice non voyante et qui fut ma marraine pour le renouvellement des voeux du baptême. Elle était très pratiquante  et dès le début il y eut entre nous cette relation affectueuse qui doit exister entre une marraine et sa filleule. Mais ma famille me changea de tuteur et me plaça dans une famille Palacios qui était de religion anglicane, la Directrice m'enleva son affection.

Il y eut un événement tragi-comique. J’étais chargée de distribuer les feuilles de papier vierge aux élèves de l'école. Le gouvernement, en ce temps-là donnait gratis les fournitures scolaires. J'étais l'élève la plus timide; je n'avais pas de caractère et les élèves s'en servaient autant qu'elles le voulaient, alors la provision de papier fut épuisée au bout de huit mois, peut-être avant. Quand la directrice demanda à la classe la raison de ce manque de papier, mes condisciples dirent que c’était moi la fautive, car elles n'avaient eu que ce à quoi elles avaient droit. La directrice, conseillée par l'une de ses soeurs qui travaillait à la même école, lui conseilla d'aller fouiller chez-moi. Elle ne se fit pas prier, elle arriva chez-moi et y trouva l’objet du délit, c'est à dire, elle trouva dans ma chambre quantité de feuilles de papier, en plus d'autres fournitures fournies par l'État. Il aurait suffi simplement de réaliser que l'une de mes soeur était aussi institutrice et pouvait me fournir le papier que je voulais. Et plus encore, l'inspecteur régional de l'Éducation primaire, dans la vallée de l'Elqui, m'aimait avec une tendresse de grand-père (il se nommait don Mariano Araya), et tous les dimanches je passais saluer sa famille, il m'ouvrait son cagibi de fournitures et me donnait en plus des rames de papier, des ardoises, etc. Je n'ai pas su me défendre. Les cris des élèves et l'accusation, horrible à mon encontre, de la part de ma maîtresse marraine, me démolirent et je perdis tout raisonnement. Quand doña Adelaida revint avec ses trophées "volés" elle en fit une leçon de morale que j'entendais à moitié morte. Le scandale avait duré toute l'après-midi. Elles suspendirent les cours et tout le monde s'en alla sans faire attention à la sorte de baluchon formé par une fillette assise à sa place et qui n'arrivait pas à se redresser. L'employée chargée de nettoyer la salle, et qui habitait à l'école, me trouva avec les jambes raidies. Elle m'emmena dans sa chambre, elle me massa le corps et me donna une boisson chaude jusqu'à ce que récupère la parole. Mais il manquait la suite: mes camarades qui prenaient la même rue que moi, m'attendaient: et quoique il était déjà tard et commençait à faire nuit sur la Place de Vicuña, cette jolie place avec ses massifs de rosiers et ses fleurs variées, c'était encore le printemps, mes camarades me reçurent avec une volée d'insultes et des coups de pierres, en me disant qu'ils ne marcheraient plus jamais dans la même rue, avec une "voleuse". Cette tragédie ridicule me fit un mal que je ne pourrais pas décrire. Ma mère alla donner des explications à la maîtresse non voyante, au sujet de mon "vol" . Et celle-ci, qui était une femme intelligente et très cultivée, pour son époque, finit par convaincre ma mère que, même si j'étais innocente, il valait mieux me retirer de cette école-là et ne m'inscrire dans aucune autre école, car je n'avais pas des dons intellectuels, il valait mieux me faire apprendre des tâches domestiques nécessaires pour entretenir un foyer. On ne décida rien et mon père, qui revenait à la maison de temps en temps, se sentit injurié par l'action de la maîtresse aveugle et s'en alla lui demander des comptes, avec une rudesse qu'on ne lui connaissait pas à Vicuña. Je suis restée à la maison et ma soeur institutrice me donna des leçons. Et personne n'a jamais dit que tout ce que je sais, c'est elle qui me l'a appris, d'une façon parfaite. Elle fut sa vie durant une maîtresse d'école, très spirituelle, son métier pour elle était un véritable sacerdoce, je l'ai décrite dans le poème " La Maestra rural", ( la Maîtresse d'école) mais il est naturel de ne pas encenser sa propre soeur, alors à la fin du poème je l'ai "déguisée". La maîtresse d'école que j'ai décrite dans le poème est ce que j'ai vu à travers elle tout au long de mon enfance. Ma très connue "rancune" repose sur une  certaine vérité. Parfois je n'ai pas pardonné, ni n'ai oublié aucune des injustices dont j’ai été victime, et celle-ci tout particulièrement, qui gâcha mon enfance et une partie de mon adolescence et eut une très forte répercussion sur ma future vie de professeur. Je suis retournée deux fois à Vicuña. La maîtresse marraine chercha à se réconcilier avec moi, sans succès, je n'ai pas accepté de la revoir. Mais la vie a des chemins merveilleux et la main de Dieu est partout. Il y a trois ans, après 15 années d'absence de la Vallée d'Elqui, j'arrivai à Vicuña en visite officielle. Doña Adelaida était malade et l'une de ses anciennes élèves qui s'en occupait et lui servait d'infirmière, me demanda si j'acceptais de lui rendre visite. J'ai consulté mon coeur et celui-ci n'avait pas encore pardonné. Deux jours après, la maîtresse est morte. Je suis sortie dans la rue me promenant au hasard, comme lorsque j'étais enfant, j'ai pris la rue Maipú jusqu'à San Isidro. Je n'avais pas beaucoup marché lorsque j'ai vu un cortège funéraire. Les gens étaient nombreux et je n'ai rien compris lorsqu’ils m'ont entourée de façon à ne pas pouvoir continuer ma marche, j'ai demandé qui était le défunt. Quand je l'ai su je me suis ajoutée à la foule, j'ai marché  telle une somnambule. Une fois dans l'église, la petite ville connaissait la vieille histoire, une petite fille se leva et me donna le bouquet de fleurs qu'elle avait emporté, en me disant qu'elle préférait que ce soit moi qui le dépose sur le cercueil. Je les ai mises et j’ai dit la prière des morts pour doña Adelaida. Je suis retournée chez-moi un peu perturbée, par les chemins que nous réserve le Seigneur, petits et grands chemins, aussi étranges les uns que les autres. 

J'ai dit que le fait de mon expulsion de l'école, eut beaucoup de conséquences pour moi. Lorsque je suis rentrée à l'école Normale, dans l'annexe de La Serena , j'y ai trouvé une ex-élève de doña Adelaida, qui avait informé mes nouveaux professeurs de "mon vice",  "je volais", et elle avait recommandé  qu'on enferme à double tour tout ce qui avait de la valeur.

Pendant plusieurs années - je ne me rappelle pas les dates avec précision - ma mère et ma soeur ont essayé de faire de moi une bonne maîtresse de maison. J'étais si timide, et parlais si peu que je ne les ai jamais contestées durant mon enfance. Mais ma rébellion se manifesta en décidant que je n'apprendrai pas à laver du linge, ni faire la cuisine, et je crois que je n'aidais même pas à mettre de l'ordre dans ma chambre. Ce fut la rébellion la plus vigoureuse que j'aie jamais eue. Je savais que si j'obéissais je devenais une auxiliaire de maîtresse de maison, choses pour lesquelles ma mère et ma soeur suffisaient, alors je serais perdue. Mais se serait bête de penser que je croyais en moi, la maîtresse marraine m'avait convaincue que j'étais une enfant bête. Ma rébellion était quelque chose de confus, mais c'était une rébellion sans répondre, sans ronchonner, je ne parlais pas, simplement je n'obéissais pas.

Ma soeur était mariée avec un homme qui possédait quelques biens, et ma mère et moi avons vécu quelque temps avec eux. Mon beau-frère tomba malade, une longue maladie et il eut un procès avec un de ses fils, et il perdit tout.

Alors ma mère sut que je devais travailler et c'est elle qui décida que je devais exercer la profession de mon père et de ma soeur, celle de quelques tantes bonnes soeurs et de presque tous nos amis. Je tremblais quand, à 14 ans, elle et son amie doña Antonia Molina, m'amenèrent devant un inspecteur des écoles et lui demandèrent de me placer comme maîtresse auxiliaire dans une école de campagne.

Je n'avais que 14 ans, on m'envoya dans une petite école, nommée "Compañía Baja", où la présence de la mer me donnait des instants de bonheur, ainsi que l'olivier à côté de ma maison, il était le plus grand que j'aie jamais vu au Chili. Mon Chef me prit en grippe à cause de mon caractère renfermé, et mon silence que rien ne pouvait briser, j'étais malheureuse comme il arrive lorsque la maîtresse est déjà âgée et l'auxiliaire est une jeune fille.

Elle ne se plaignait pas de ce dont elle aurait du se plaindre: de mon ignorance, parce que en ces temps-là on demandait très peu de choses à une auxiliaire d'école de campagne, et parce que en plus ma leçon était ce qui figurait sur le manuel. Depuis cette école, je fis un vrai saut mortel, à cause des bons offices de l'avocat, don Juan Guillermo Zabala (les basques font leur apparition dans ma vie). On m'envoya comme secrétaire  et inspectrice au Lycée de jeunes filles de La Serena. Je ne connaissais pas grand chose sur la rédaction officielle, ni même sur la rédaction tout court, même si j'écrivais déjà dans les journaux. Les petits journaux de province  publient tout ce qu'ils reçoivent.

Celle qui dirigeait le lycée était une allemande incroyable, dont la cruauté ne me fit jamais pleurer, je voulais voir qui était-elle. C'était une forte femme à côté de laquelle les professeurs natifs étaient des pauvres (hères?: illisible), à l'exception des (illisible). Cette dame dirigeait le collège selon les normes allemandes que tous les chiliens appréciaient en ces temps-là. Son lycée était moitié caserne et moitié atelier, et dans cette deuxième définition, je donne plutôt une définition gentille. Le personnel lui obéissait avec un respect qui dépassait le rationnel et devenait de la mythologie. Les pauvres femmes en tremblaient, et ce n'est pas une métaphore, nos vies dépendaient de ses gestes, de son regard et ses cris. Mais elle était, malgré son grand déséquilibre, une femme supérieure. Elle me dit quatre choses parmi ses offenses, et je ne les ai jamais oubliées, car elles concernaient mon caractère, spécialement mes défauts et mes limites blessants. Pour elle je n'étais qu'une espèce  de servante, entretenue et très marginale dans sa vie. Mais un jour elle m'appela dans sa chambre, parce qu'elle était malade, et comme je m'étonnais que cette curieuse femme, moitié protestante, moitié païenne, eut placé à la tête de son lit  une vierge de Murillo, elle me dit sans sourire. " Je suis, contrairement à vous, quelqu'un qui ne croit en rien, mais je vis dans une ville de dévots et il m'arrive d'aller à l'église et j'ai cette vierge par condescendance envers cette ville. Bien que les chiliens soient des gens de race inférieure, je suis avant tout une employée de l'État du Chili. Par contre vous croyez à tout, vous y croyez trop et vous avez une apparente incrédulité envers vos concitoyens,et ceci vous fera beaucoup de mal". Une autre fois elle m'appela dans son salon et je suis restée bête en regardant les grands tableaux, qui étaient des gravures représentant Goethe et Schiller. Elle m'a dit à peu près ceci: « il n'existe que deux sortes d'écrivains, ceux du type de Goethe sont sensés et ils arrivent à occuper des grandes charges, ceux à moitié fous ressemblent à Schiller, sans arriver jamais  à avoir sa valeur et comme ils n'arrivent pas, ils n'arriveront jamais à rien". Une autre fois - je crois que c'est la seule fois dans l'année que je passais à ses côtés - elle m'appela pour me dire une chose agréable. "Elles sont bien les paroles que vous avez mises dans la musique que j'ai donnée pour le collège. Vous servez à très peu de choses, peut-être à une seule chose, mais votre manque de chance fait que ce pour quoi vous servez est quelque chose qui n'intéresse personne."

Encore une fois, quand elle me demanda de signer ma démission et elle avait craint que je ne la signe pas, elle me dit:"Il y a des gens qui sont nés pour commander et je suis de celles-là, il est inutile de lutter contre moi et contre ceux de ma race, nous sommes nés pour cela, commander, et les autres doivent seulement obéir".Vous faites relation à une note officielle qu'elle a écrite où elle déclare que je suis bête. Je ne connais pas cette note-là. Il est probable qu'elle existe quelque part, bien que cette femme ne faisait rien gratuitement, et il était de trop de m'accuser de bêtise, puisque j'avais signé  ma démission.

Elle me laissa sans travail sans aucun scrupule, car elle méconnaissait ce mot-là. Mais Dieu a toujours eu pitié de moi. Il m'assista de façon merveilleuse, ce qui me fait avoir honte des quelques vers que j'ai écrits où je parle de son abandon. Quelques jours après les faits que je vous raconte, je retrouve dans le train le gouverneur de Coquimbo., Il s'agissait du vieux poète González y González, et quand nous sommes passés devant La Carrière il me montra la petite école derrière les dunes, il me l'offrit. Ma mère avait maintenant de quoi manger.

Il n'est pas exact de dire que ma mère vécut là-bas, avec moi, tous les jours; il n'y avait pas de viande, il n'y avait pas de pain tous les jours dans le village et ma mère était de nature fragile. Elle resta un peu avec moi, après elle partit chez ma soeur. Des trois villages où j'ai vécu, La Cantera est celui où j'ai eu le plus de compagnie. J'avais une bonne servante qui s'occupait de moi, de celles très chères et aimantes, quand elles ont du sang indien. De plus j'avais les enfants, les hommes et les vieillards de l'école de nuit -très peu d'assistance scolaire de jour parce que ces pauvres gens travaillaient. Ils commencèrent à m'aider dans la vie quotidienne. Chacun à son tour m'amenait un cheval tous les dimanches, pour que je puisse me promener avec l'un d'entre eux qui m'accompagnait. Ils me portaient une sorte de "paye scolaire", des patates douces, des concombres, des melons, des pommes de terre, etc. Je les aidais à égrener le maïs et leur racontais des contes russes et j'écoutais ceux qu'ils me racontaient à leur tour. Cela fut, peut-être, le plus chaleureux  contact que j'eus avec les paysans, après ceux de la Vallée d'Elqui.

J'ai appris à lire à un vieillard analphabète, il jouait très bien de la guitare et il venait tous les soirs me faire la fête avec les autres. Il m'est arrivé d'embrasser la figure et le cou d'un enfant orphelin qui était sourd, les autres enfants se sentirent offensés et s'éloignèrent pour se laver, parce qu'il y en avait deux ou trois qui se parfumaient à l'eau de roses. Je faisais le cours dans la salle à manger, autour d'une table. J'avais dix huit ou dix neuf ans. Je n'ai jamais surpris un geste d'indélicatesse ou d' impudeur. Je n'ai jamais entendu une blague crasse, ce qui est rare chez un peuple si "piquant" comme le nôtre. Le beau critère scolaire allait supprimer  l'école à cause du manque d'élèves de jour, sans prendre en considération cette école nocturne qui pour moi, était si encourageante. Alors je suis partie à Cerrillos, situé dans le département de Ovalle. Mes biographes n'ont jamais noté ce nom-là. Là oui, j'ai été seule, j'ai connu les solitudes et ma mère qui était si fragile n'a pas pu aller vivre avec moi. Malgré les langues de serpent, ma mère n'a pu vivre avec moi pendant toutes ces années de travail scolaire parce que son corps ne résistait qu'au climat de La Serena. Elle a essayé plusieurs fois de  venir avec moi, mais en vain. Ma soeur lui tint compagnie et moi j'envoyais de quoi la nourrir.  

Lorsque j'ai pris ma retraite, je suis allée tout de suite à La Serena pour rester près d'elle jusqu'à ses derniers jours. J'ai renoncé au travail qu'on m'offrait à Genève à cause de ma mère, et le ministre don Jorge Matte m'obligea à y aller quand Genève n'a pas accepté Pedro Prado que j'avais désigné pour me remplacer sans  consulter l'intéressé. Quelques mois auparavant j'avais reçu une étrange visite nocturne, de la police, chez-moi, à la Población Huemul de Santiago. On m’a aussi volé mes archives où je gardais mes lettres, lorsque j'étais l'invitée des gens de l'opposition, tels don Manuel Rivas Vicuña. La police suivait mes traces, et ceci avait été observé aussi par mon voisin, don Luis Popalaire, et d'autres encore moins visibles, et c'est ainsi que ma mère et ma soeur ont insisté pour que j'accepte d'être nommée à Genève et je quitte le Chili.

Je raconte ceci, en réponse à la mauvaise rumeur de certains pontes pédagogues qui disent que j'ai été une mauvaise fille, car je n'ai pas vécu auprès des miens.

Revenons en arrière, quand je fus chassée du Lycée de La Serena , ma mère et ma soeur songèrent à me sacrifier, pour mon bien, en m'envoyant à l'Ecole Normale, car toutes les trois nous avions vu de façon très claire que je ne ferais pas  carrière dans l'enseignement si je ne passais pas par le moyen d'avoir ce papier que certains nomment "titre", mot qui veut dire "nom" et qui ne nomme rien du tout. J'acceptai et nous fîmes le triple effort de préparer les examens, de trouver un répondant[1] d'acheter l'équipement et les vêtements. Le jour où ma mère m'accompagna pour me déposer à l'École Normale, la sous-directrice, une grosse dame, nous reçut devant la porte et sans même pas nous écouter, ni donner d'explications, elle a déclaré que je n'avais pas été admise. Nous avons demandé à parler avec la directrice, et la femme obèse refusa, parce que la directrice était une nord-américaine qui ne parlait pas l'espagnol. Et elle ne mentait pas, le Ministère prenait sous contrat pour former ses futurs maîtres d'école, des professeurs étrangers qui ne parlaient pas la langue. Au cours de mes déplacements à travers le monde; j'ai reçu une fois une invitation de cette pédagogue yankie, et c'est dommage que je n'aie pas eu le temps d'aller visiter cette bonne dame, afin de savoir le pourquoi  de ce refus de m'accueillir dans une École Normale chilienne, sans même m'avoir reçu ni connu. Les années passèrent, et avec le fatalisme du métis je n'ai pas cherché à savoir la cause de mon élimination. Quand j'étais professeur à Los Andes, huit ou dix ans après, je pris connaissance de la version qu'elle avait donnée à mon chef d'établissement, cette très bonne sous-directrice imposante.

Elle raconta à doña Fidelia Valdés, que lors du conseil de professeurs de l'Ecole Normale à La Serena , l'aumônier et en même temps professeur, don Luis Ignacio Munizaga, avait exigé du personnel en gage de solidarité envers lui, que l'on m'interdise les portes de l'Institution, car j'écrivais des choses païennes et j'étais un danger pour les élèves. L'illustre curé (qui plus tard sera un homme très malheureux) fut très lucide quand il dit que j'étais une païenne. Tout poète, n'importe quel poète est ainsi ou il n'est personne. Il peut être chrétien d'aspiration et peut être aussi un mystique, s'il a une intégrité corporelle pauvre, ou s'il vieillit, mais à 18 ans -c'étais mon âge - il ne peut être que païen. Je raconte l'incident pour dire à mes compatriotes que je suis restée aux portes de l'École Normale forcée et contrainte, non pas par goût ou envie. La vieille "chilinité" m'a interdit l'entrée, me laissa en dehors, malgré ma générosité à  rendre possible cette admission à quelques 3000 femmes, à peu près

Cette perte ne me fait pas mal aujourd'hui ; mais tous les maîtres et maîtresses d'écoles qui me refuseraient le sel et l'eau  pour les vingt ans de mon travail pédagogique au Chili, et ceux que j'ai aussi en compte ailleurs, connaissent très bien mes difficultés d'avoir vécu une carrière de pédagogue sans ces diplômes, sans l'affiche et la rubrique où figurer. Les  raisons que l'on raconte au sujet de mon départ du lycée, ce n'est que l'une des causes,  et une des moindres[2].

L'incident des inscriptions est très exagéré. Je n'ai reçu que très peu des jeunes filles très pauvres, car elles étaient vraiment très peu nombreuses celles qui osaient arriver jusqu'au lycée, fait entretenu par la classe riche. J'ai pu inscrire celles-ci grâce à un stratagème: la directrice m'avait ordonné d'accepter seulement celles qui présenteraient une lettre de recommandation des membres de la Junte de surveillance du collège, et toujours s'il ne s'agissait que d'une bonne famille. Quand les jeunes filles me semblaient être des bonnes élèves de par leur certificat d'études, je demandais cette lettre à Monsieur Marcial Rivera Alcayaga, membre de la junte et  appartenant a la famille de ma mère. Ce fut tout mon péché, et la directrice ne put chasser les candidates admises de façon semi-officielle.

La semaine précédant ma démission, la directrice qui craignait tant que je me suicide, mettant elle même la signature dans mon certificat de démission, ordonna au personnel de ne pas m'adresser la parole. Nous ne nous réunissions qu'aux heures des repas et à l'exception de doña Fidelia Valdés, mes collègues obéirent, à un tel point que lorsque je leur adressais la parole entre les plats, elles ne me répondaient pas. Dans ces années-là, au Chili, les étrangers écrasaient les nationaux, et ils occupaient beaucoup des charges publiques, il en résultait une servilité triste.

Chère M. Rosa, je vous dis avec la franchisse rude dont je parle à ceux qui me sont proches, que j'ai beaucoup de mal à commenter ma propre vie amoureuse. Malgré la publicité crue et pas peu répugnante qu’ont répandu les biographes au sujet des écrivains, je ne comprendrai jamais, ni n'accepterai que nous ne pouvions pas garder nos secrets d'amour, comme n'importe quel être humain, secrets que nous n'avons pas dit pour des raisons de pudeur qui comptent aussi bien pour les hommes que pour les femmes.  Mais on a dit tellement de mensonges à ce sujet que cette fois-ci je dois parler, pas pour moi, mais pour défendre l'honneur d'un homme mort.

Romelio Ureta ne ressemblait en rien à un bandit, ni encore moins à un homme menant une vie dissipée lorsque je l'ai connu. Nous sous sommes retrouvés dans le village El Molle quand je n'avais que quatorze ans et lui dix huit. Ce n'était pas un jeune homme optimiste, ni léger et encore moins un jeune aimant faire la fête. Il avait de la gravité et savait se comporter correctement. Il avait de l'honneur, et parce qu'il avait de l'honneur, il se tua. Nous nous sommes promis l'un à l'autre, à  cet âge-là.  Il ne pouvait pas se marier avec moi, il n'avait qu'un tout petit salaire et s'en alla travailler dans une mine, je ne me rappelle plus à quel endroit. Il revint après une longue absence et me demanda des explications à cause des rumeurs bêtes qu'il avait entendues, et qui concernaient mon comportement, soit disant "léger".  Je ne vivais que pour lui depuis qu'il était parti, je ne me suis pas défendue, d'abord à cause de ma timidité, la même qui m'avait laissée sans mots lors de l'histoire dans l'école de Vicuña, et aussi je crois à cause de cette dignité que je porte en moi et que d'aucuns ont surnommé, plusieurs fois, "orgueil. Cette plainte me parut si injuste que je pensais alors, et je continue de le penser aujourd'hui, que je ne devais pas répondre et encore moins me justifier. Ce fut le motif de notre rupture. Et tout ce feuilleton bête tissé autour de ce point, ce ne sont que des racontars de charlatans.  Cet homme continua sa vie et il était naturel qu'il la vive comme presque tous les hommes chiliens, qui ne sont pas un modèle de tempérance. Il allait se marier et menait en même temps une conduite légère qu’il n'avait jamais eue auparavant. Il s'amusait beaucoup et il paraît que sa fiancée n'arrivait pas à le retenir.

Cinq ans après notre séparation je l'ai retrouvé  par hasard à Coquimbo; nous avons parlé beaucoup; il démentit la nouvelle comme quoi il devait se marier et nous nous sommes quittés réconciliés, presque sans mot dire, aussi amis qu'auparavant et avec l'impression d'avoir renoué un lien définitif. Que des gens l'ont dénigré en parlant d'un vol commun et même d'une escroquerie! mais ils n'ont pas dit que son frère, qui était comme un père pour lui, car il l'avait élevé, parce qu' ils étaient orphelins, était en ce temps-là le chef des chemins de fer dans sa zone et n'importe qui aurait pu penser que Romelio Ureta avait pris cet argent en pensant le restituer dès le retour de son frère, qui s'était absenté pendant quelques jours. Son frère était quelqu'un qui avait une bonne situation et il l'aimait beaucoup. Je ne crois pas que quelqu'un veuille ruiner sa carrière pour la misérable somme d'argent qu'il avait emprunté lors d'un encaissement fiscal. Il paraît qu'il eut une visite non annoncée, des comptables d'État qui sont passés faire un audit des encaissements: son frère se trouvait à Ovalle, et ils ne purent pas communiquer. Romelio Ureta était un homme si pudique et loyal qu'il préféra se donner la mort avant de subir la honte publique. Maintenant, et avec les habitudes actuelles des fonctionnaires, personne ne comprend ça, car la probité est plus inexistante que les monnaies d' or. Moi, je le comprends, car je l'ai connu et j'ai aussi connu le Chili d'avant, le vieux Chili. Je donne tous ces détails car je me sens révoltée que l'on veuille manipuler les os d'un mort, avec un tel manque d'intelligence et de tact, et ce qui me révolte le plus est que l'on veuille remuer une sépulture rien que pour vendre des petits journaux imprimés, sur moi, ce qui n'est pas votre cas, et toucher de l'argent pour ça, et servir en pâture du scandale attendu par le public. On a fait de lui un homme tout à fait différent et faux, avec la prétention de se montrer solidaire envers moi et de me défendre. Je n'ai pas été sa victime en aucune façon. Nous sommes tous d'une façon ou d'une autre des victimes de notre propre tempérament, et je suis née, comme certains, avec une capacité exacerbée pour la souffrance, et peut-être, même si aucune tragédie n'était venue assombrir ma vie, j'aurais souffert tout de même, selon l'exemple de Leopardi ou d'autres. D'ailleurs il me répugne que l'on fasse du cinéma avec des gens encore en vie. Après ma mort, les romanciers pourront se faire plaisir, autant qu'ils voudront, mais puisque je suis encore vivante, j'ai le droit de laver un nom qui m'a été cher. Je me suis tue longtemps à ce sujet car je suis riche en  silences. Mais ma patience s'est usée petit à petit et cette fois-ci je veux parler, car il s'agit d'une chronique écrite par une femme et elle doit être propre et non pas entachée d'une erreur si grave comme celle de parler d'un homme, mais d'en parler d'une façon qui ressemble à  de la diffamation. Je suis sûre que vous serez heureuse de voir que votre amie fait attention à ce que votre travail soit un travail honnête ».

 

Source: Revista Mapocho, N° 43, 1988  (Contenu dans le CD distribué dans l’enceinte du Musée érigé en mémoire de Gabriela Mistral à  Monte Grande)

Traduit par Diomenia Carvajal

 

Corrections de la traduction française : Gérard Beaude.

 

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[1] A l’époque pour avoir accès à une école d’Enseignement Supérieur au Chili, il fallait avoir un « répondant » de votre intégrité morale et financière, ainsi que de ne pas être une pure « indigène ».

[2] Comme Gabriela le raconte, dans ce lycée on n’inscrivait que les jeunes filles de « bonne famille ».