Quelques mots d'explication, avant l'avalanche de critiques, justes ou injustes.

La revue de Création Littéraire Bilingue ARCOIRIS vous donne, de temps en temps, quelques échantillons de textes qui figurent sur ses divers numéros édités (25 au total). Notre finalité est de rendre la revue attrayante pour un public qui n'a pas pu avoir accès à elle. Car nous l'avons éditée à très peu d'exemplaires et ceux qui l'achetèrent peuvent la considérer maintenant comme un article de "collection". Actuellement nous sommes en train de créer les exemplaires en e-book. Exemplaires qui seront bientôt à la vente dans ce même site et sur le site: http://www.romances.fr.

Notre intention est de continuer à diffuser les jeunes auteurs hispanophones encore inconnus en France. Nous devons nous maintenir "en vie", si l'expression est juste, c'est à dire,  de ne pas disparaître comme tant des revues qui  n'ont eu qu'une vie éphémère. 

Quelqu'un m'a dit un jour : "l'art et le commence ne vont pas ensemble". En voulant critiquer, de cette façon, l'usage que de temps en temps nous sommes obligés de faire dans le site en mettant de la pub.

Mais voilà, nous vivons dans un monde où tout a un prix. Même ce site a un prix. Il est sûr, par contre, que la réalisation, la pagination et l'exécution des pages web, nous la devons à la bonne volonté de quelques "admirateurs" de ce que nous faisons. Alors, pour vous, chers amis internautes, et en attendant que les premiers exemplaires de ARCOIRIS soient sur la toile en e-book pour la vente, voici  la traduction d'un des articles parus dans le numéro 2 de ARCOIRIS, édité en juillet 1995.

Lisez et regalez-vous.

Qu'est-ce que la Salsa?

Alberto Chavarro Burítica (Colombie)

"Lorsqu'un orchestre joue

en cadence et avec du goût

et que dans la voix de son chanteur

on sent vibrer l'émotion

là, j'ai trouvé l'explication..."

("La beauté du son", Rubén Blades)

 

Le terme "salsa" est d'origine aussi controversée que celle de jazz ou de rock. Un "Son" cubain de 1929 s'intitulait déjà "Echale salsita" (balance la sauce, swingue). En 1962, Pupi Legarreta publie son premier disque "Salsa Nova", en 1966, au Venezuela, c'est le Combo Latino qui sort un disque intitulé "Llegó la salsa" (La salsa est arrivée). Mais c'est à New York que le mot va prendre son sens actuel, dans les années 70 et qu'il va désigner le brassage qui s'effectue chaque soir dans les clubs de Manhattan entre tous les styles qui apportent les diverses diasporas latines: boléro, son, rumba, mambo et chachachá cubains, bomba et plena portoricaines, cumbia colombienne, merengue dominicain, etc. Il manquait à cette fusion depuis longtemps amorcée, un terme générique facile à mémoriser et donc capable d'imposer au grand public. Ce fut fait avec le succès du documentaire "Salsa" produit par Fania en 1975.

 

Certains disent que la Salsa est un produit nouveau et fini, d'autres affirment le contraire. Or, qu'il s'agisse d'une mode, ou du nom donné à la musique des Caraïbes pour la commercialiser, l'affermissement culturel "latino" aux États Unis, à travers sa musique, est en tout cas, un phénomène sans précédents de ré- enracinement culturel, qui débute dans les années 60.

 

A la base de la Salsa, se trouve, sans aucun doute, l'élément générique le plus important de la

 musique cubaine: Le Son. Le Son naît dans la région orientale de l'île dès le XVIIIème  siècle au moment où se fait jour la nationalité cubaine. Il est accompagné de la guitare et du "tres"(guitare qui ne compte que trois cordes), et alors qu'il se développe, commencent à apparaître des instruments à percussion d'origine africaine, tels que les maracas, le "bongo", la "marimbula"..., instruments qui étaient d'abord restés cantonnés dans les cases des Noirs.

Dans les deux premières décennies de ce siècle le Son devient très populaire et en 1925 le Trio Matamoros l'impose définitivement.

 

Puis, des musiciens cubains émigrent à New York à la recherche de nouvelles opportunités et s'unissent à des chicanos et à des portoricains qui étaient déjà là. Quelques uns d'entre eux se sont joints à des orchestres américaines de jazz, connues (Alberto Socarrás/Benny Carter, Juan Tizol/Duke Ellington), c'étaient les années 30, la crise économique sévissait, et à New York le swing servait à cacher la misère du monde. Mais l'événement le plus important pour la musique latino-américaine aux États Unis, est l'arrivée à New York de l'Orchestre du Casino de la Havane de Raul "Don" Aspiazu. A cette occasion "Don" Aspiazu joue ce que l'on peut appeler "la première salsa"que l'on ait écoutée à Broadway: "El Manisero"du compositeur cubain Moisés Simons, thème qui devient en peu de temps la mélodie latino-américaine la plus populaire aux États Unis.

 

Paris n'est pas en reste. En 1926 arrive à Montmartre, après un bref séjour à Madrid, un chanteur multi-intrumentiste cubain de 17 ans: Emilio Barreto, qui fera carrière sous le nom de "Don" Barreto, épatant le public avant-gardiste du Boeuf-sur-le-Toit et d'autres cabarets parisiens avec le "son" et la "conga".

En 1932, la Salle Playel acueille le pianiste et compositeur cubain Ernesto Lecuona.

 

A la fin des années 30, le piano remplace la guitare et on ajoute 2 ou 3 trompettes élargissant ainsi les possibilités sonores.

 

Dans les années 40, l'Amérique anglo-saxonne victorieuse ouvrait ses bras aux meilleurs musiciens et artistes latino-américains et les rythmes afro-cubains eurent un tel succès que même Walt Disney les utilisa dans ses dessins animés.

 

En 1946 eut lieu la première expérience de danse de masse exclusivement pour "latinos": un producteur organisa au Manhattan Center une matinée dansante avec 5 orchestres. Cette expérience amena la création un an plus tard de deux clubs: le Blen Blen et le Palladium.

 

Mais bien avant 1940, La Havane était le point de ralliement de toute une oligarchie en perpétuelle villégiature; millionnaires du sucre ou du commerce international qui fréquentaient les multiples lieux de plaisir, traînant leur mal de vivre à la recherche  d'exotisme. Arsenio Rodriguez, percussionniste réputé, introduit dans les dancings havanais un rythme réservé jusqu'à présent aux cérémonies rituelles de la Santería et plus tard, Orestes López, compose un son appelé "Mambo", il ose ajouter à l'instrumentation habituelle, 2 instruments caractéristiques des rites afro-cubains: la cloche et les congas (paire de tambours). D'après les connaisseurs, c'est cette innovation qui ouvre la voie au succès international du Mambo, devenu la version profane et festive du rituel afro-cubain, et dont le nom est indissolublement lié à celui de Damaso Perez Prado. A cette vogue mondiale a succédé, dans les années 50, celle de Chachachá, onomatopée qui évoque les glissement sur la piste, des danseurs de mambo, mais elle est de courte durée.

 

A la fin des années 50 Elvis Presley était le roi absolu. La jeunesse blanche américaine avait enfin une idole et un rythme à elle. Pour certains politiciens du Parti Républicain, la présence de la négritude musicale (afro-américaine: blues et jazz, afro-caraïbe: rumba, son et mambo, bomba et plena) qui avait atteint un niveau de notoriété presque unique aux EU, était "un danger racial et idéologique", car les noirs et les "latinos" fomentaient différents mouvements de protestation, demandant plus de justice et d'égalité.

 

La vengeance de l'oncle Sam.

 

 

 

 

 

La Révolution Cubaine servit de prétexte pour réprimer toutes les attentes et les espoirs des "latinos". Il fallait noyer tout ce qui avait une odeur cubaine, à commencer par les puissants "Blen Blen" et "Palladium": les autorités suspendent leurs licences de vente d'alcool et ces clubs sont acculés fatalement à la faillite.

 

Les grands orchestres disparurent et le luxueux Palladium devint un coin misérable dans un quartier complètement marginalisé. Mais les musiciens ne se laissent pas abattre et commencent à former de petites charangas(formations de seulement quelques musiciens) pour jouer dans des sites plus modestes.

 

Dès 1961, le jeune pianiste Eddie Palmieri crée "La Perfecta" introduisant un nouveau style basé sur l'alliance flûte/trombones, puis, Ray Barreto, partenaire favori des plus grands solistes de Be-Bop, des Rollings Stones, des Be Gees, enregistre en 1962 "El Watusi" dont l'entrée au hit parade préfigure, de dix ans, l'essor fulgurant de "La salsa".

 

Chaud devant! Plus qu'un succès commercial, "El Watusi" témoigne sans conteste de la vigueur de la musique latine dans une Amérique anglo-saxonne dominée par le rock. Ray Barreto représente la première génération de musiciens d'origine cubaine (son cas) et portoricaine nés à New York, qui voyant leur musique relativement marginalisée, vont renouer avec leurs racines en écoutant de vieux disques produits avant la Révolution. Ces enregistrements devenus légendaires sont, en grande partie, "responsables"de la vogue de "descargas" (sessions d'improvisation collective) qui, dans les années 60 réunissent dans les clubs new yorkais Village Gate, Red Gaster, des stars en devenir et d'illustres vétérans tels que Machito ou Tito Puente. Et c'est lors de l'une de ces "descargas", au Red Garter Club de Greenwich Village, que se réunit pour la,première fois un petit groupe de musiciens qui sera au coeur de la "salsa fever": les Fania All Stars.

 

Fania fut créée en 1964 par l'avocat Jerry Massucci et le chanteur/flûtiste Johnny Pacheco afin de rassembler les meilleurs solistes "latinos" de New York, dispersés dans d'innombrables orchestres.

 

Et c'est en 1971, dans un gymnase de la 52è rue, le Cheetah, qu'eut lieu une soirée historique, dont témoigne le film "Notre Chose Latine", qui avait pour thème "ôte-toi de là que je m'y mette", et pendant laquelle, orchestres et chanteurs se présentèrent un à un, chacun y allant de sa "descarga". Ce fut un spectacle inoubliable, jamais vu auparavant. La température monta jusqu'à devenir "la fièvre latine" et l'épidémie déborda les frontières new yorkaises inondant les quartiers pauvres des différentes capitales latino-américaines.

 

Apparaissent alors des figures telles que Ricardo "Richy" Ray, Joe Cuba, Willie de Santos Colon, Celia Cruz, Ray Barreto, Cheo Feliciano, Héctor Lavoe, Johnny Pacheco, Roberto Roena, Pete "El Conde Rodríguez, Bobby Valentin, Bobby Cruz.

Leur musique fleure bon la musique de quartier, une musique populaire comme ses créateurs, qui évoque les expériences, les peines, les joies et les espoirs des gens, avec des notes fortes et des paroles crues, comme la réalité même. Musique de "latinos" et pour les "latinos" qui habitent New York: portoricains, cubains, colombiens, dominicains, panaméens... Un groupe humain avec un fort héritage culturel commun, qui partage, outre son goût pour la musique des caraïbes, la dure réalité de la ségrégation raciale et la vie des quartiers marginaux de New York. C'est la lutte désespérée d'une communauté pour protéger son identité, au sein même de "l'industrie culturelle la plus agressive et pénétrante du monde".

Le nom "salsa" est adopté par les maisons de disques, le succès arrive et l'argent coule à flots. L'intérêt est centré sur des vieux thèmes cubains qu'on gratte de tous les côtés, d'autant plus qu'il n'y a pas des royalties à verser: Cuba est sous le blocus américain. "L'âge d'or" de la salsa commence et "Produire" en est le mot d'ordre. Il faut dépasser les frontières du marché "latino" pour atteindre le marché anglophone. Certes ce boom sert à une divulgation massive de la Salsa, mais comme il fallait s'y attendre, les producteurs guidés seulement par une mentalité mercantile, la qualité du traitement musical laissait à désirer. Seuls quelques musiciens échappent à ce courant et continuent leurs recherches.

 

En 1974 apparaît dans le panorama de la salsa le panaméen Rubén Blades et en 75, il enregistre avec Willie Colon le titre "El cazanguero" qui évoque certains aspects du travail des paysans panaméens. En 1977, avec "Juan Pachanga Dayligth" et en 1979 avec "Pedro Navaja", Blades trace la nouvelle voie de la musique des Caraíbes à New York.

Avec "Pedro Navajas", laissant de côté la vacuité de certains textes, il fait redécouvrir ce que la tendance mercantile avait fait oublier, à savoir, que les textes revêtent une importance capitale.

"Pedro Navajas" est le reflet de la vie des secteurs marginaux des grandes villes, où cohabitent la faim et le crime. Blades soutient que "la salsa ne doit pas être seulement considérée comme une danse, mais aussi comme un thème de réflexion, car la salsa est une chronique urbaine".

 

Pendant quelques années, le succès inattendu du merengue dominicain avait relégué au second plan le phénomène de fusion "pan-latin" représenté par la Salsa, dont le merengue lui-même est un ingrédient important. Mais on peut dire que "la sauce a bien pris"; c'est bien "la salsa" l'un des éléments forts de l"identité culturelle du monde hispano-américain. Peut-être même sans elle, le rock eût-t-il submergé le Nouveau Monde, de l'Alaska à la Terre de Feu.

Traduit par l'auteur

 

Alberto Chavarro Burítica est colombien, il est traducteur et interprète de conférences, actuellement il vit et travaille à  Marseille.

Morceau musical extrait de  l'album "Fiebre Latina" interprété pas Ruben Blades et Willie Colon "Todo o Nada"

Chaud! Chaud! La Salsa!