PETITE HISTOIRE DU CINEMA LATINO-AMERICAIN

Le
cinéma latino-américain, aussi vieux que celui d’Hollywood, quoiqu’on
puisse en dire, a eu comme dans tout le
continent, des hauts et des bas, des instants de profonde déprime et des
instants de gloire.
Bien
que ses moments de crise aient été plus nombreux
que ses instants de gloire, il serait juste de signaler dans le présent
article, la capacité de ses pionniers à tenir tête et à lui redonner vie.
Nous
nous limiterons à vous présenter seulement un simple résumé du cinéma
sonore en général, parce qu’une grande partie du cinéma muet de ses débuts,
reste introuvable. Ainsi que d’analyser les tentatives d’expression de ses réalisateurs
dans leurs pays respectifs, à travers quelques films qui ont marqué cette
histoire tout juste commencée.
La
première projection de films en Amérique Latine a débuté à Rio de Janeiro,
le
C’est
aussi très tôt que le cinéma latino-américain en général, connut un
important développement et à ce qu’on nomma « la bela época »
du cinéma brésilien (1908-1912), il faudrait ajouter la profusion des
reportages et documentales filmés durant
Cependant
les cinéastes en herbe durent déchanter devant la grande offensive lancée par
Hollywood sur tous les marchés internationaux, et qui coïncidait avec
Hollywood
vit en cette région du sud du continent latino-américain, une véritable mine
d’or et combla leurs écrans ne laissant que des petites parcelles vides pour
le développement et la diffusion
d’un cinéma autochtone. Donc, il ne céda qu’une place d’outsiders à des
réalisateurs tels le brésilien Humberto Mauro, ou l’argentin José Agustin
Ferreyra, qui se démenèrent tout de même pour composer une œuvre méritoire
réalisée en des circonstances adverses. D’autres, tel Mario Peixoto, auteur
du mythique « Limite » iront jusqu’à devenir des
producteurs indépendants mais ne réussiront jamais à développer une carrière
constante.
Le
cataclysme suscité par l’arrivée du son dans le cinéma du monde entier,
pesa aussi lourdement en Amérique Latine. Contrairement à l’enthousiasme déclanché
par la découverte des Frères Lumière avec le cinématographe, la technologie
du cinéma sonore avait besoin de gros investissements, à cause de
l’adaptation des salles à ce nouveau moyen de communication. Les Etats-Unis
qui avaient fait de l’Amérique Latine l’un des meilleurs et plus rentables
marchés externes, n’étaient pas disposés à le céder et utilisèrent tous
les moyens à leur portée pour le conserver. Hollywood se servit du rodage des
films hispaniques (dans les studios de la Paramount à Joinville), utilisa le
sous-titrage, ainsi que les versions doublées en espagnol, qui devinrent son
cheval de bataille. Les industries locales les plus modestes n’auraient jamais
pu tenir tête au géant américain. Donc, l’hégémonie nord-américaine ne
souffrit pas d’altération sur les écrans du sud du continent latino-américain.
Cependant
l’introduction de la parole et de la musique donnèrent un nouveau souffle aux
principaux centres de production cinématographique, surtout au Brésil.
l’Argentine et le Mexique faisant proliférer les « chanchadas »
(comédies musicales d’inspiration carnavalesque), le tango et les très
populaires « comedias rancheras » (genre exporté du Mexique), dans
des pays tels le Pérou, la Colombie ou le Venezuela..
Alors,
surgit cette « illusion industrielle » dont parte Paulo Antonio
Paranaguá (auteur de « América
Latina busca su imagen » (L’Amérique Latine cherche son image)
Coll. Historia General del Cine, vol.X (Madrid Ediciones Cátedra, 1996), tout
au moins au Mexique, enhardie par le succès de quelques productions à l’échelle
continentale et par la politique de « bon voisinage » menée par les
E.U. qui à un certain moment essayèrent de la faire réalité.
En
effet dans la décennie des années 40 advint la nommée « edad dorada »
(l’âge d’or) du cinéma mexicain, capable de générer un puissant « Star
System » (Cantinflas, Dolores del Río,
Jorge Negrete, María Félix) et aussi d’atteindre une projection
internationale grâce à l’œuvre de Emilio
Fernández (dit « el indio », l’indien). L’Argentine et le
Brésil eurent aussi leur propre Star System (Luis Sandrini ou Mimi Marshall, en
Argentine, et Carmen Miranda ou Osarito, au Brésil). Nonobstant, sauf dans
le cas de Carmen Miranda, « la bomba brasileira » (très vite captivée
et séduite par les lampions d’Hollywood), ceux-ci ne réussirent pas à
traverser les frontières nationales et ce cinéma n’arrivera pas à trouver
une figure et une présence comparables à celles de l’indio Fernández.
Mais
tant bien que mal les trois grandes industries cinématographiques locales réussirent
à « résister » aux attaques d’Hollywood et trouvèrent la force
pour essayer de concurrencer le « grand fabriquant de rêves ».
L’expérience
de
Cependant,
à côté d’un cinéma populaire destiné aux indigènes de chaque pays, et
par ce fait même, impossible de projeter à l’étranger, à quelques
exceptions près, des réalisateurs essayèrent des nouvelles voies
d’expression pour contrecarrer une tradition ankylosée et difficile de légitimer
à l’extérieur des frontières.
En
marge de « Notre Seigneur Buñuel » comme l’appelait Glauber
Rocha ( GR :réalisateur brésilien), seul l’argentin Torre Nilsson réussira
à éveiller l’attention internationale des années cinquante, même si son
style très personnel était considéré en Argentine et dans toute l’Amérique
Latine, comme étant très « européen », donc comme un modèle
impossible d’adopter. Mais une certaine tradition réaliste, à
l’inspiration sociale commençait à prendre corps, dont l’échantillon fut
le film de Soffici « Prisioneros de
la tierra » (Prisonniers de la terre), 1939, et cette tradition-là
marchait sur les pas des mouvements esthétiques les plus rénovateurs arrivés
d’outre-mer.
Si
l’influence de Griersen et de « l’Ecole documentaliste »
britannique pesa sur des cinéastes tels le bolivien Jorge Ruiz, ou
Donc,
avec indépendance, en dehors de l’atteinte du « Grand Géant »,
et à la portée de toutes les initiatives qui parallèlement se montaient dans
toute l’Amérique Latine, le grain de la rénovation était tout prêt à croître.
Une nouvelle génération de cinéastes – attentifs à tout ce qui se
produisait en Europe – mais aussi anti-conformistes avec les arrangements menés
à bien dans les industries de leur propre pays, prenait place au sein du
mouvement « cineclubístico » (des cine-clubs) qui fleurissaient
dans de nombreux pays de la région, dans les premières revues consacrées au
cinéma, ainsi que dans les enceintes des universités et même s’ils
n’avaient pas encore la possibilité de se placer derrière une caméra afin
de matérialiser leurs nouvelles tendances, le « nouveau cinéma »
ne tardera pas trop à mûrir.

Aperçu de quelques films marquants de l’itinéraire cinématographique.
Nous avons cité au début
de cet article le premier film mythique brésilien, issu de l’effort d’un
premier cinéaste indépendant, Mario Peixoto.
« Limite » (1930) ; produit, écrit et réalisé par un
jeune Peixoto de 19 ans. Pionnier de l’industrie cinématographique brésilienne.
Ce film, dont le fond sonore porte des noms prestigieux : Alexandre Borodin,
Claude Debussy, César Frank, Sergei Prokofiev, Maurice Ravel, Erik Satie et
Igor Stravinsky, fut qualifié de « proche
du génie » par le propre Eisenstein et Pudovkin le commenta comme étant
« l’expression d’une mentalité
nouvelle, et déjà magistrale ». « Limite », en tout cas est
l’un des films les plus atypiques du cinéma latino-américain, ainsi que
l’un des mythes qui perdurent.
Peixoto,
né dans une famille fortunée et passionné, depuis l’adolescence, de poésie
et de littérature, après avoir passé quelques années en Europe rentra au
pays en apportant avec lui l’enseignement des mouvements d’avant-garde du
moment. Il était résolu à s’intégrer dans le monde du cinéma et proposa
son scénario au puissant producteur et réalisateur Adhemar Gonzaga. Mais si
celui-ci ne s’y intéressa pas pour le réaliser ni le produire lui- même, il
prêta son appui au jeune débutant afin de lui procurer une caméra prêtée,
d’utiliser les studios de la Cinédia et plus tard il essaya, en vain,
d’obtenir, une possible « première commerciale ». Alors
Peixoto se décida à le tourner lui-même. C’est de cette façon que « Limite », l’une des géniales
expériences d’avant-garde de tout le cinéma latino-américain, vit le jour
dans les premières décennies de son existence.
« Limite » est un singulier huit clos de deux femmes et un homme
emprisonnés, pour des raisons indéterminées, sur une barque à la dérive en
haute mer. Epuisés, sans espoir, tous les trois s’abandonnent à leur destin.
Une violente tempête, à laquelle ne survit qu’une seule des femmes, mettra
fin à leur angoissant périple.
Aucun
résumé d’argument ne peut rendre justice au film de Peixoto, peut-être
parce que pour le cinéaste l’histoire n’était qu’un prétexte à réaliser
sur une expérimentation visuelle un peu folle. Il faisait partie du groupe
promoteur du « Chaplin Club de Rio de Janeiro », depuis sa
fondation, soit 1928. Un club actif,
animé surtout par Otavio de Faria et Plínio Süssekind Rocha, Peixoto
partageait certainement la fascination dudit club pour les avant-gardes européennes
(autant filmiques que littéraires et musicales) et sa protection d’un cinéma
compris en s’appuyant surtout sur le visuel. A la différence de ses
condisciples, son séjour en Europe l’avait mis en contact direct avec ses
avant-gardes-là. C’est de cette façon que « Limite » nous envoie directement à toute une
tradition d’avant-garde (française, allemande et soviétique), qui n’avait
pas encore de précédent dans la jeune cinématographie latino-américaine ;
à part « Sao Paulo, sinfonia da
metrópole », réalisé en 1929 par deux émigrants hongrois,
Adalberto Kemeny et Rodolfo Rex Lustig, qui présente ouvertement les
enseignements de la symphonie berlinoise de Walter Ruttman, et qui semblait
s’inscrire dans la ligne de ces tendances européennes. Cependant, sans lui dénier
ses mérites évidents, cette expérience première se révélait très influencée
par l’œuvre originale, et en conséquence, il nous reste à reconnaître que
le film de Peixoto est une authentique œuvre de maître du cinéma
d’avant-garde latino-américain.
Curieusement,
au delà des œuvres d’Epstein (cinéaste mexicain) ou de Gance, du cinéma
expressionniste, ou des grands maîtres soviétiques des années 20, « Limite » se rapproche, de
façon particulière, des meilleurs représentants de la photographie de l’époque,
et très particulièrement, Peixoto
lui-même le reconnaîtra, de l’œuvre de Lazlo Moholy-Nagy. Il ne faut pas
donc s’étonner que les qualités plastiques du film soient à hauteur égale de son rigoureux
montage.
Peixoto
construit son film dans un plan délibérément abstrait, se servant des images
élaborées dans la même technique abstraite pour transmettre au spectateur une
étrange sensation de malaise et de pessimisme, mais qui n’exclut pas pour
autant une inquiétante dimension physique et même sensuelle. Des angles
capricieux et toujours surprenants , des cadrages excessifs, étrangers à
n’importe quelle exigence naturaliste, un indéniable plaisir pour les
analogies visuelles et une cadence lente et sombre, mais mathématiquement précise,
font de « Limite » une géniale
symphonie cinématographique qui culmine dans les images extraordinaires de
Malgré
l’appui de Gonzaga « Limite »
n’arrivera jamais à lancer une « première commerciale » au Brésil.
Après sa première présentation, le
Corrections de la langue française : Gérard Beaude
